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Mockingbird, c’est l’oiseau moqueur qui trompe les autres oiseaux en imitant leur chant. L’Opération « Mockingbird » désigne aujourd’hui une campagne menée par les services secrets américains entre 1948 et 1976 pour influencer l’opinion publique des Etats-Unis d’Amérique et de son « arrière-cour ». Le travail était coordonné et financé par l’Office of Policy Coordination (OPC) dirigé par Frank G. Wisner, devenu plus tard le « Département de la planification ». Les médias étaient infiltrés par la CIA pour contribuer à la diffusion de propagande par la désinformation.

L’opération fut percée à jour en 1975 par la « Commission Church », à l’occasion de l’affaire du Watergate, notamment grâce au témoignage d’E. Howard Hunt, cité lui-même comme l’un des « plombiers ». Mais il n’est pas facile en réalité de distinguer l’existence spécifique d’une « Opération Mockingbird » au sein des activités de l’OPC. L’opération Mockingbird fut dirigée de 1948 à 1952 par Cord Meyer et Allen W. Dulles, puis par Frank Wisner. Tous membres importants de l’Etat-major de l’OSS puis de la CIA. Cord Meyer s’était déjà occupé de la surveillance des mouvements internationalistes.

Des journalistes américains très connus ont ainsi été recrutés pour présenter les points de vue avancés par la CIA. L’OPC créa des organisations culturelles, étudiantes (dont la National Student Association), des magazines. Il chercha à peser sur les campagnes électorales à l’étranger, appuyé par d’autres unités de la CIA. Le programme ainsi que certaines activités de la National Student Association furent téléguidés par la CIA jusqu’en 1967. La NSA participa également à ce programme.

L’un des premiers journalistes recrutés fut Philip Graham, du Washington Post puis, au fil des ans, des plumes notoires du New York Times, de Newsweek et de CBS. Au milieu des années Cinquante, le réseau contrôlait l’information de 25 journaux et agences de presse des Etats-Unis. Dans son article « CIA and The media » paru en octobre 1977 dans le magazine Rolling Stone, Carl Bernstein cite les « têtes de ponts » de ce réseau. Il s’agissait souvent de libéraux (gauche américaine) américanistes : William S. Paley (CBS), Henry Luce (Time and Life Magazine), Arthur Hays Sulzberger (New York Times), Alfred Friendly (managing editor, The Washington Post), Jerry O’Leary (Washington Star), Hal Hendrix (Miami News), Barry Bingham, Sr. (Louisville Courier-Journal), James Copley (Copley News Services), Joseph Harrison (Christian Science Monitor). Le réseau, salariés compris, est estimé à 3000 personnes par Alex Constantine.

La méthodologie propagandiste était fondée sur la « mise en abyme » de la désinformation par plusieurs journalistes, dont certains faisant partie du réseau. Les autres journalistes étaient manipulés à leur insu, notamment par l’intermédiaire des agences de presse.

L’OPC, véritable « arme de guerre psychologique », fut d’abord financé par le Plan Marshall. Selon la « Commission Church », l’OPC avait été créé pour peser sur les élections de 1948 en Europe – financement de partis et de la presse. 1948 est l’année des élections générales de la jeune République italienne, qui furent déterminantes puisqu’au sortir de la Guerre avait émergé un puissant Parti communiste. L’enjeu était de battre la coalition formée par le PCI, le « Front démocratique et populaire ». La Démocratie chrétienne, puissamment soutenue par le président américain Harry Truman, remporta largement ces élections.

En France, comme le montre Frédéric Charpier dans « La CIA en France » (2007), Léon Blum obtint de l’OPC en 1948 de quoi sauver le journal socialiste « Le Populaire ». Le financement régulier du syndicat Force ouvrière par le syndicat américain AFL provenait d’abord des fonds prélevés sur le Plan Marshall via l’OPC, puis furent directement alloués par la CIA.

Il est difficile de mesurer l’impact de l’opération Mockingbird en France, dans une  période où les moyens et la vitesse de propagation de l’information étaient réduits. Mais dans ces années où l’Amérique s’inquiète d’une dérive à gauche de la France, il est clair que la CIA finançait régulièrement les courants anticommunistes non-gaullistes, proches de la SFIO, ainsi que les mouvements pro-européens qui commençaient à s’organiser autour de l’idée d’« Etats-Unis socialistes d’Europe ». C’est ainsi qu’on retrouve Allen W. Dulles, directeur de l’opération Mockingbird, au sein de l’équipe dirigeante du « Comité américain pour l’Europe unie » (CAEU) chargé de piloter le « Mouvement européen » dans lequel on trouvait, lors d’un congrès réuni à La Haye en mai 1948, sous les auspices de Winston Churchill, ancien Premier ministre britannique, Jean Monnet, Konrad Adenauer, Léon Blum et François Mitterrand.

En 1954, l’OPC finança le film d‘animation britannique basé sur le roman de George Orwell « La ferme des animaux », présentant un portrait allégorique du communisme.

Mais en général, les fonds étaient plutôt alloués à la corruption de journalistes ou de rédactions de presse dans des affaires directement reliées aux intérêts américains. Par exemple, pour soutenir les coups d’états en Iran (opération Ajax) et au Guatemala (opération PB Success). Selon l’agent Thomas Braden, les opérations étaient financées à fonds perdus, la corruption se comptait souvent en dizaines de milliers de dollars.

En dépit de l’efficacité du réseau, le sénateur Mc Carthy accusa l’OPC d’être un « nid de communistes », du fait de l’implication passée de certains agents dans les cercles libéraux. Il profita de la rivalité entre le FBI et la CIA pour lancer des enquêtes internes. Puis Eisenhower s’est plaint de la mauvaise coordination entre la CIA et la politique étrangère américaine. En 1956, nommé à sa demande pour rédiger un rapport sur la CIA, David K.-E. Bruce, diplomate, ancien ambassadeur en France puis en Allemagne de l’Ouest, contesta la légitimité de Mockingbird. Il déclara également que les actions de la CIA étaient susceptibles d’attiser les tensions avec les pays alliés. C’est ce même Bruce qui avait mis au point avec René Pleven (président du Conseil) une opération de déstabilisation du PCF, le « plan Cloven », en 1952.

En 1962, l’opération Mockingbird fut reprise par Charles Tracy Barnes, l’un des auteurs du coup d’Etat au Guatemala et de l’opération de la Baie des Cochons. C’est le magazine Ramparts, périodique « catholique d’extrême gauche », mais faux-nez de la CIA, qui dévoila le premier l’existence de Mockingbird en 1966. Une opération fut alors montée pour discréditer le magazine qui avait « échappé » à l’orbite de la CIA. Il devint par la suite un fer de lance de la mobilisation contre la guerre du Vietnam. En 1963, le service avait tenté de s’opposer à la publication d’un autre ouvrage, celui de David Wyse et Thomas Ross, « The Invisible Government ». En vain, il aurait tenté d’acheter l’ensemble des exemplaires imprimés.

La nature exacte de la mission Mockingbird fut dévoilée lors de l’enquête sénatoriale conduite par Franck Church en 1975 suite à l’affaire du Watergate :

« La CIA dirige actuellement un réseau de plusieurs centaines d’individus étrangers à travers le monde qui fournissent des renseignements à la CIA et parfois tentent d’influencer l’opinion grâce à l’utilisation de la propagande secrète. Ces personnes fournissent à la CIA un accès direct à un grand nombre de journaux et de périodiques, des dizaines de services de presse et agences de presse, des stations de radio et de télévision, éditeurs de livres commerciaux et d’autres médias étrangers. »

L’opération de désinformation représentait alors un coût annuel de 265 millions de dollars (l’équivalent de 1,2 Md$ actuels).

L’enquête sénatoriale a établi qu’au Chili la CIA avait financé les partis politiques hostiles à Salvador Allende ainsi que les médias. Par exemple, le journal El Mercurio reçut 1,5M$.

G.-W. Bush, directeur de la CIA pendant la période de la Détente, mit fin officiellement à l’opération Mockingbird en mai 1976, déclarant que les Etats-Unis ne financeraient plus de médias nationaux ni étrangers, mais que la CIA accepterait avec plaisir la coopération de « journalistes bénévoles ».

Bibliographie

Final Report of the Select Committee to Study Government Operations With Respect to Intelligence Activities. April 1976. Lien vers les documents du “Church Committee”.

Deborah Davis, Katharine the Great: Katharine Graham and her Washington Post Empire, 1979.

Alex Constantine, Mockingbird: The Subversion of the Free Press by the CIA (2000).

E. Howard Hunt, American Spy: My Secret History in the CIA, Watergate and Beyond, 2007.

Frédéric Charpier, « La CIA en France » (2007).

Operation Mockingbird

Operación Sinsonte

Vidéo  : Operation Mockingbird, CIA Media Control Program

 Source : Mediapart.
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