Pope ou agent double, l’incroyable histoire d’Evguéni Pétrine

Publié: février 20, 2015 dans Europe
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 (DR)

Poursuivi pour «haute trahison» par le FSB, le contre-espionnage russe, un cadre du patriarcat de Moscou est détenu depuis juin 2014. Problème: l’homme affirme être lui-même un officier du FSB

Cela va faire bientôt neuf mois qu’Evguéni Pétrine est embastillé, dans la sinistre maison d’arrêt de Lefortovo, à Moscou. Le 9 février dernier, un tribunal a prolongé sa détention provisoire – et ce à sa demande, un fait sans précédent dans l’histoire de cette prison utilisée par les services secrets soviétiques puis russes depuis 1917. Mais voilà : Evguéni Pétrine, officiellement employé du Département des affaires extérieures du patriarcat de Moscou, a estimé qu’il était désormais plus en sécurité entre les épais murs de Lefortovo qu’en liberté surveillée.

Cet homme de 31 ans est poursuivi par le FSB (ex-KGB) pour «haute trahison». Il risque une peine allant jusqu’à 20 ans de prison. En fait, tout dans son histoire semble hors norme: depuis sa cellule de Lefortovo, Evguéni Pétrine a affirmé qu’il était lui-même un officier supérieur du FSB, devenu le bouc émissaire de ses collègues incompétents.

Admirateur de Poutine

Dans une lettre adressée au patriarche de Moscou Cyrille Ier et au président russe Vladimir Poutine, sa famille a clamé son innocence, brossant le portrait d’un jeune homme «patriote et croyant», dont l’idole de jeunesse n’était autre que… Vladimir Poutine lui-même. «Il étudiait sa biographie, portait la montre tout comme lui à la main droite et rêvait d’intégrer le FSB», dont est issu le chef de l’Etat russe, écrivent ses parents depuis la lointaine Irkoutsk, sa ville natale. Pour Evguéni Pétrine, ce sera chose faite en 2011: après de brillantes études en droit et un passage par l’Académie militaire de Moscou, il devient officier du FSB.

Comment a-t-il fait pour se retrouver dans de si sales draps? La version des parents est la suivante. En sa qualité d’expert au patriarcat de Moscou, Evguéni Pétrine s’est rendu en Ukraine, où il a effectivement été au contact d’espions américains. Afin de les ferrer, Evguéni leur aurait transmis des informations «ouvertes», glanées sur Internet, les présentant comme des rapports confidentiels. En avril 2014, il aurait alerté sa hiérarchie du FSB du danger que représenteraient ces hommes pour la Russie. Et c’est là que ses problèmes auraient commencé : plutôt que de s’en prendre aux agents étrangers, ses collègues l’ont arrêté, lui, avant de lui extorquer des aveux de culpabilité. «Sous la contrainte et la torture», affirme l’intéressé aujourd’hui.

Comme dans la plupart de ce genre d’histoires, il est peu probable que l’on sache un jour ce qui s’est vraiment joué autour de ce jeune homme sur fond de guerre entre le clergé pro-russe et pro-occidental en Ukraine. Toujours est-il qu’Evguéni Pétrine était bien un cadre du patriarcat de Moscou au moment des faits. Comment conciliait-il ses fonctions ecclésiastiques avec son appartenance aux services de sécurité? Son histoire n’est pas sans rappeler l’époque soviétique lorsque le puissant KGB recrutait à tour de bras au sein de l’Eglise orthodoxe pour mieux contrôler les fidèles mais aussi les popes dissidents.

Son frère, Alexeï, a affirmé au quotidien russe Kommersant que, formellement, Evguéni avait démissionné en 2013 de son service du FSB mais qu’il n’avait «jamais cessé son travail de renseignement». «Grâce à sa vigilance, il a rapidement mis à jour l’existence de recrues américaines au sein du patriarcat qui travaillaient à la division des Eglises russe et ukrainienne», affirme-t-il. Il aurait transmis leur identité, ainsi que celle de leurs officiers traitants américains, au FSB, mais sans pour autant convaincre ses collègues de son innocence.

Secret-défense

Se barricadant derrière le secret-défense, le FSB n’a fait aucun commentaire sur cette affaire. Seul le patriarcat de Moscou s’est fendu, le 10 février, d’un communiqué pour dire qu’Evguéni Pétrine avait brièvement travaillé au sein de son Département d’affaires extérieures, qu’il a quitté parce que son «profil ne correspondait pas aux attentes de l’Eglise». «Les faits pour lesquels il est poursuivi aujourd’hui appartiennent à une étape antérieure de sa vie, sans aucun lien avec le travail ecclésiastique», souligne le communiqué.

Aussi insolite soit-il, le cas d’Evguéni Pétrine s’inscrit dans une longue série d’affaires d’espionnage qui secouent actuellement la Russie; leur dénominateur commun est le conflit en Ukraine. Depuis 2012, l’article 275 du Code pénal russe a considérablement élargi la notion de «haute trahison». Cette dernière inclut désormais le fait de fournir une quelconque assistance à «un Etat ou une organisation étrangère dont les activités visent à nuire à la sécurité de la Fédération russe».

Source : Le Temps (Genève).

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