« NOUS SOMMES EN GUERRE CONTRE TOUS CEUX QUI VEULENT NOUS IMPOSER UN EXTREMISME RELIGIEUX ! »

Publié: février 7, 2015 dans Europe, Terrorisme
Tags:, , , ,
Alain-Juillet-Haut-Responsable-Intelligence-Economique

 Ex-patron de l’intelligence économique (IE) et ancien directeur de le DGSE, ALAIN JUILLET, s’est confié en exclusivité à lpld.fr. Ce spécialiste du renseignement, expert dans la gestion de crise impliquant les entreprises, notamment dans les secteurs sensibles de notre économie, nous livre ici son analyse dans le contexte des attentats qui ont frappé notre pays, il y a déjà un mois. Qu’elles sont les priorités à définir pour notre pays, que doit on changer dans notre façon d’appréhender le terrorisme, qu’elle politique adopter….(???) Autant de question auxquelles, cet homme discret et donc rare dans les médias, à accepter de répondre, sans langue de bois.

Propos recueillis par Cédrik Viala

LPLD.fr – Penser-vous qu’il y a eu, suite aux attentats il y a un mois, dysfonctionnement de la part des services de renseignement français ?

Alain Juillet : Il n’y a pas eu dysfonctionnement des services opérationnels, mais une faille dans l’organisation qui remonte à la fusion d’une partie des RG avec la DST dans la DCRI. A l’évidence on a perdu à ce moment là une partie de nos capacités d’information et d’analyse dans le domaine de l’antiterrorisme et sans doute également dans d’autres domaines.
LPLD.fr – La disparition en 2008 des Renseignements Généraux (RG) englobés par la DCRI, est donc l’une des failles de notre système de renseignement aujourd’hui ?

A.J : Comme je viens de vous le dire c’est une évidence. A l’époque le politique ne voyait les RG que comme une police politique en occultant le travail qu’elle réalisait sur les minorités et les communautarismes. On a trop souvent parlé des inspecteurs scrutant et écoutant les meetings politiques et pas assez des inspecteurs qui filaient les gens de l’ETA. Aujourd’hui il va falloir reconstruire un système qui couvre efficacement l’ensemble des menaces intérieures.

« Aujourd’hui, il va falloir reconstruire un système qui couvre efficacement l’ensemble des menaces intérieures »

LPLD.fr : S’il y a manquement de la part des autorités dans la gestion de la sécurité intérieure quel est-il précisément ?

A.J : On ne peut tout ramener à un problème d’écoutes, de justice ou de nombre de gens sur le terrain. Le problème est d’optimiser les moyens dont nous disposons, puis de voir s’ils suffisent pour ramener le risque à un niveau acceptable. Ensuite c’est au politique de faire des choix en augmentant les moyens techniques ou humains ou en prenant des risques calculés.
LPLD.fr : Sommes-nous aujourd’hui en guerre, comme le pensent 53% des français d’après un sondage IPSOS récent pour le quotidien du Monde, et dont 84 % affirment que cette guerre ouverte est principalement dirigée contre le terrorisme djihadiste ?

A.J : Oui, nous sommes en guerre contre des gens qui veulent imposer un extrémisme religieux qui est à l’opposé de ce que notre pays peut accepter dans le cadre de la laïcité et de nos valeurs républicaines. Qu’ils veuillent l’imposer dans une autre région du monde est déjà un problème pour tous, mais qu’ils se servent de nos libertés pour nous prendre en otage est insupportable. C’est pourquoi il faut se battre contre le terrorisme djihadiste bien sûr, mais ce n’est pas le seul problème auquel nous sommes confrontés. Tout mettre sur la lutte antiterroriste serait une erreur majeure..
LPLD.fr : Les terroristes s’en sont pris à des français d’origines juives (Hyper Casher), les tensions communautaires dues au conflit israélo-palestinien sont de plus en plus perceptibles dans notre pays, notamment depuis l’été dernier à la suite du conflit israélo-palestinien à Gaza. Pourquoi, de tous les pays d’Europe, ce conflit s’exporte-t-il principalement en France, le devoir de mémoire, l’éducation, l’intégration…, ghettoïsation,… notre modèle social est-il à bout de souffle, selon vous ?

A.J : Le conflit s’exporte partout en Europe à des degrés divers mais la France a le privilège d’être le pays européen où il y a le plus de musulmans et nous avons une tradition de relations étroites avec le Maghreb et le proche orient. Nous sommes aussi un pays où la population juive est très importante depuis des siècles et trop souvent assimilée ces derniers temps aux israéliens par les pro-palestiniens. Le problème de la démocratie à la Française c’est qu’elle admet de moins en moins les contraintes depuis 1968. Comme il est interdit d’interdire, nos ennemis savent profiter de ces failles crées sans en avoir conscience par nos concitoyens pour tenter d’imposer par la force leur vision. La montée du communautarisme qui est à l’opposé des valeurs de la république est révélatrice de la situation que nous avons laissée se dégrader par notre refus d’affronter le problème.
LPLD.fr  :  Quelles sont les mesures urgentes que doit prendre le gouvernement à la mesure de ces évènements ?

A.J : Les annonces du premier ministre et du Ministre de l’Intérieur vont dans le bon sens. Mais, au delà des augmentations de moyens divers, le succès repose sur deux points : un état d’esprit qui cesse de trouver à l’autre des excuses que l’on ne s’accorde pas à soi même, une mobilisation coordonnée de l’ensemble des administrations car la sécurité intérieure est un combat dans lequel tout le monde est concerné.
LPLD.fr : La réforme de la justice du gouvernement va-t-elle dans le bon sens dans le contexte actuel ?

A.J :Bien entendu. Il n’est pas acceptable que de jeunes délinquants puissent de transformer en apprentis terroristes en prison. Il faut que la justice et nos autorités admettent que la lutte contre le terrorisme n’est pas une affaire de bisounours. Face à des gens qui sont prêts à tuer en sachant que la loi française les protègent il faut que nos lois se durcissent face à ce type de problème et son environnement sans tomber pour autant dans les dérives américaines.

« Le système carcéral français est inadapté face au prosélytisme religieux en prison »

LPLD.fr : La gestion de nos prisons par l’administration pénitentiaire depuis des décennies, n’a-t-elle pas aussi en quelque sorte, favorisé la préparation de ces attentats sur notre sol ? (Récupération et radicalisation de jeunes détenus en ruptures par des pseudo imams…non suivis à leur sortie des éléments à risques potentiels…).

A.J : Le système carcéral français est inadapté face au prosélytisme religieux en prison. Il faut donc séparer les fanatiques irrécupérables des autres qui sont fragiles et se laissent facilement embarquer dans une aventure folle mais qui leur donne l’impression d’exister. Néanmoins on ne peut pas gagner en ne faisant que de la répression. Il faut casser les communautarismes et pour cela s’occuper sérieusement des banlieues des grandes villes, de leurs conditions de vie et d’emploi.
LPLD.fr : Cela faisait 20 ans (attentat Saint Michel en 1995) que notre pays n’avait pas subit d’attentats, selon vous pourquoi la France est-elle prise pour cible en 2015 ?

A.J : Parce que nous avons été en pointe en Libye, au Mali et maintenant en Syrie. Après avoir refusé de participer à la Guerre d’Irak en étant salué pour cela par l’ensemble du monde arabe nous avons, depuis quelque temps, pris des positions très guerrières qui ne sont pas du goût de tous dans ce monde complexe que sont le proche et moyen orient. Il n’est donc pas étonnant que certains veulent nous le faire payer à leur manière.
LPLD.fr : Qu’est-ce qui a profondément changé dans la diplomatie française, depuis le discours de Dominique de Villepin aux Nations Unies en février 2003 ?

A.J : Je crois que c’est la dernière fois où notre pays ne s’est pas aligné sur la majorité en la précédant ou en la suivant. A part peut être dans l’intervention au Mali où nous avons respecté nos accords de défense. La France a toujours eu des diplomates de grande qualité spécialistes de chacune des régions du monde. Certaines réactions récentes montrent que cette expertise est en train de disparaitre dans des zones traditionnellement pro-françaises au désespoir de leurs habitants qui continuent à nous apprécier, sans nous comprendre.
LPLD.fr : Cela fait plus deux ans, (davantage avec l’affaire Mérah) que le gouvernement est confronté au problème des français radicalisés qui quittent la France pour s’engager dans le conflit syrien, et rejoignent des mouvements djihadistes. Ils seraient entre mille et deux milles, dont plusieurs centaines auraient rejoint le groupe islamique Daesh. Pourquoi le Gouvernement Hollande n’arrive-t-il pas à endiguer ce qui est aujourd’hui un problème majeur pour la sécurité intérieure de notre pays ?

A.J : Dans un pays libre vous ne pouvez empêcher les gens de bouger sans attenter aux libertés fondamentales. Le départ des jeunes vers Daesh s’explique par l’espérance d’autre chose. Quand vous êtes moins que rien dans une cité pourrie, sans emploi et sans avenir vous ne rêvez plus et vivotez en faisant toutes sortes de trafic. On vous propose de vivre la grande aventure qui donnera un sens à votre vie, qui va vous donner une existence et dans laquelle la mort vous sublime aux yeux des autres. Dans la majorité des cas c’est tentant pour quelqu’un qui n’a pas reçu de formation sérieuse à l’école et dont la famille a abdiqué sa responsabilité. Vous savez la seule différence avec les jeunes qui allaient se battre en Espagne dans les brigades internationales, c’était une idéologie qui n’était pas religieuse mais politique. La plupart venaient de familles communistes, comme aujourd’hui ils viennent de familles musulmanes.

« …Aucun pays occidental n’a envie de mener le combat terrestre contre Daesh. Pour ma part je ne vois que les iraniens pour pouvoir le faire avec des chances de succès… »

LPLD.fr : Comment stopper net ce fléau, est empêcher le retour en France des plus radicaux, y-a-t-il des solutions d’urgence a mettre en place, lesquelles ?

A.J : Une fois l’aventure vécue un certain nombre comprennent que ce n’est pas le paradis espéré. D’autres reviennent avec l’envie de régler les comptes. C’est le travail de la police mais aussi des sociologues de les ramener à la raison et de leur faire retrouver le bon sens et les valeurs de la république. Les Belges ont de l’avance sur nous car je ne suis pas sûr que la seule solution soit dans l’incarcération.
LPLD.fr : Faut-il amplifier l’engagement militaire de la France à l’étranger (Irak, Mali…) et que la France intervienne dans le cadre d’une coalition en Syrie? Des guerres préventives sont-elles souhaitables avec tous les risques que cela comporte ?

A.J :La capacité d’engagement militaire suppose des moyens suffisants. Visiblement nous sommes en limite de notre potentiel. De toutes manières aucun pays occidental n’a envie de mener le combat terrestre contre Daesh. Pour ma part je ne vois que les iraniens pour pouvoir le faire avec des chances de succès car ils auront une motivation et des convictions, mais il faudra leur donner des contreparties car ce sera très dur à tous points de vue.
LPLD.fr : L’intelligence économique dont vous avez été le Haut Responsable en France de 2003 à 2009, a-t-elle un rôle à jouer, notamment dans une stratégie à mener au coeur de la cyber criminalité à travers les entreprises leader du secteur (Google, Facebook Tweeter…) ?

A.J : Nous sommes ici dans une guerre idéologique et religieuse. L’économique n’est qu’un petit aspect du problème bien que Daesh soit devenu très riche grâce au pétrole. Par contre dans le domaine cyber, il est évident qu’il faut lutter avec les moyens de nos services et des grandes entreprises concernées contre les attaques menées par des hackers et des techniciens au service du Djihadisme et de l’islamisme radical.
LPLD.fr : La lutte contre le terrorisme 2.0 du XXI siècle ne passe-t-elle pas, en priorité, par l’engagement planétaire d’une « Cyber guerre » contre les Web-djihadistes sur les réseaux sociaux qui embrigadent notre jeunesse? Les hébergeurs, opérateurs internet,..ne doivent-ils pas faire partie intégrante, du dispositif de lutte anti terroriste sur le Web ?

A.J : Je ne crois pas à la volonté et à la capacité d’un engagement planétaire. Chacun a des intérêts divergents et qui s’érodent dans la durée. Par ailleurs la coordination globale est impossible.Il faut faire confiance aux services de renseignements des Etats pour mener une lutte méthodique et efficace.
LPLD.fr : Quelles conséquences selon vous sur les 25.000 Cyber attaques Djihadistes qui ont ont lieu dans la foulée des attentats contre diverses entreprises et institutions françaises ?

A.J : Tous les jours des concurrents, des organisations criminelles et des services de renseignement, comme l’a montré Snowden, attaquent les sites et les réseaux des entreprises avec des techniques et des moyens nettement plus performants que ceux des djihadistes. Il faut faire le nécessaire, les arrêter mais ne pas les transformer en plus fort qu’ils ne le sont réellement.

« Une démocratie n’existe que par l’affirmation de ses valeurs dans leur pluralité…N’oublions surtout pas que la liberté des uns s’arrêtent là où commence celle des autres… »

LPLD.fr : Parlons de cette fameuse liberté d’expression symbolisée à travers le slogan « Je suis Charlie », le terrorisme n’a-t-il pas finalement remporté une première victoire, car pour lutter contre l’extrémisme religieux : la sécurité accrue va reléguer au second plan nos libertés individuelles, et remettre en cause la sacro-sainte liberté d’expression non ?

A.J : Une démocratie n’existe que par l’affirmation de ses valeurs dans leur pluralité. Il est certain que la puissance de la pensée unique avait peu à peu transformé notre démocratie en lui faisant perdre son esprit d’ouverture tous azimuts. Il y avait des choses que l’on pouvait dire et d’autres non. La majorité silencieuse a défilé pour défendre la liberté de penser le 11 janvier dernier. Mais ne nous méprenons pas, la liberté à un prix et elle doit être pratiquée par tout le monde. N’oublions surtout pas que la liberté des uns s’arrêtent là où commence celle des autres, ce qui pose le problème du niveau de sécurité et de la responsabilité de celui qui l’exige ou le refuse.
LPLD.fr :Le projet de loi Macron actuellement discuté à l’Assemblée nationale contient justement un amendement, glissé en catimini dans le texte, qui menace d’entraver le travail d’enquête des journalistes et, par conséquent, l’information éclairée du citoyen. Sous couvert de lutte contre l’espionnage industriel, le législateur instaure comme nouvelle arme de dissuasion massive contre le journalisme un « secret des affaires » dont la définition autorise ni plus ni moins une censure inédite en France. Alors y a-t-il un loup dans la loi Macron selon vous ?

A.J : Je considère que la réaction des journalistes est choquante ou pour le moins inconsciente. D’une part la loi est rédigée de telle manière que les journalistes et les lanceurs d’alerte n’auront aucun problème et d’autre part vous sacrifiez l’intérêt général à votre intérêt particulier. Tout le monde sait que les services étrangers et les concurrents pillent les sociétés françaises car il n’existe dans notre pays aucune loi protégeant les entreprises contre les prédateurs. C’est la grande différence avec les Etats Unis, l’Angleterre , la Russie ou la Chine dans lesquels les sociétés sont ultra protégées. En bloquant la loi, vous permettez, vous les journalistes, de continuer le pillage, ce qui affaiblit les entreprises et les amènera à terme, à des réductions d’emploi, quand les concurrents mettront sur le marché des produits et des techniques volées chez eux. Dans cette affaire il est intéressant de voir qui sont les journaux d’opinions qui se sont fait les alliés objectifs des intérêts américains et des lobbies comme Transparency international.
LPLD.fr : Pour finir, y-a-t-il désormais pour le monde libre un avant et un après 7 janvier 2015 ?

A.J : Bien sûr que non! Le monde n’a pas plus changé après le 11 septembre 2001 qu’après le 7 janvier 2015, sauf pour ceux qui en ont été les victimes. Ces horribles attentats ont ouvert les yeux de beaucoup de nos concitoyens qui ont compris que nous n’étions pas dans une bulle, mais bien dans un monde qui ne se fait aucun cadeaux, et dans lequel nous avons des relations, mais pas d’amis. Nous sommes une nation forte qui surmonte les difficultés à partir du moment où elle les identifient et les nomment. Nous vivions dans une sorte de déni de la réalité objective qu’il va falloir changer. C’est en cela que réside le véritable enjeu de ce qui se passe dans notre société aujourd’hui.

LPLD.fr.

Publicités
commentaires

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s