L’assassinat à Dubaï d’un chef militaire du Hamas s’inscrit dans une longue liste d’éliminations d’adversaires d’Israël.Les agents secrets du Mossad ne revendiquent jamais leurs opérations, mais l’État hébreu se tient en alerte par crainte de représailles.

La guerre de l’ombre a ses règles. Des bombes explosent, des bateaux coulent et des hommes meurent de façon mystérieuse. Mais les coups portés dans la lutte secrète que se livrent Israël, l’Iran et les organisations clandestines du Hamas et du Hezbollah ne sont jamais revendiqués. Comme dans les meilleurs romans de John Le Carré, seule une poignée de joueurs enregistre les succès et les échecs, et prépare les ripostes. Les observateurs sont laissés à leurs spéculations. La mort de Mahmoud al-Mabhouh, cadre du Hamas retrouvé mort vendredi dernier dans une chambre d’hôtel de Dubaï, est celle de l’un de ces joueurs. Elle aurait pu rester ignorée si le Hamas n’avait publiquement accusé Israël de l’avoir liquidé.

Le Mossad n’a, bien sûr, ni revendiqué ni démenti cette action. Tout comme personne n’avait non plus revendiqué l’assassinat du général syrien Mohammed Suleiman. Ce proche collaborateur de Bachar el-Assad avait été tué en août dernier de plusieurs balles dans sa villa de Rimal al-Zahabiyeh, une luxueuse station balnéaire située au nord de Tartous. Cet alaouite, membre de la même minorité religieuse que la famille Assad, avait été chargé de plusieurs dossiers sensibles, dont celui des programmes secrets de recherche en armement du régime syrien. Il aurait aussi été le responsable de l’approvisionnement en armes du Hezbollah libanais. Pas plus que n’avait été revendiqué l’assassinat d’Imad Moughniyeh, chef de la branche armée du même Hezbollah et maître de l’attentat à la voiture piégée et de la prise d’otages, tué dans la mystérieuse explosion d’un véhicule au centre de Damas en février 2008. Ni celui de deux membres du Hamas, morts dans l’explosion d’une voiture piégée devant le bureau du représentant de l’organisation Oussama Hamdane le 27 décembre 2009 dans la banlieue sud de Beyrouth. Ni celle de l’expert nucléaire iranien Massoud Ali Mohammed, tué dans l’explosion d’une moto à Téhéran le mois dernier.

Reste que ces éléments épars et sans liens apparents entre eux dessinent un tableau plein de zones d’ombre mais où apparaît en clair-obscur un combat clandestin et sans merci. Chaque épisode, aussi incomplet et incohérent soit-il, est un élément de la nouvelle guerre froide qui se déroule au Moyen-Orient.

Organisation militaire redoutable

L’existence de Mahmoud al-Mabhouh, ou du moins ce que l’on en connaissait, ressemble à celle de dizaines de militants du Hamas. Assassins et terroristes pour les Israéliens, résistants et héros pour les Palestiniens, leur vie est celle d’hommes traqués, n’ayant rien à perdre. Morts en sursis, dévoués comme les anciens bolcheviques au triomphe de leur cause, ils sont peu soucieux des règles de la morale ordinaire. Mabhouh était né en 1960 dans le camp de réfugiés de Jabaliya, dans le nord de la bande de Gaza. Ces camps, habités par les descendants des Palestiniens chassés de leurs villages à la création d’Israël, sont le lieu où se recrutent les activistes palestiniens les plus déterminés. Mabhouh était l’un d’entre eux. Pendant la première intifada, il est l’un des créateurs de la branche armée du Hamas, les Brigades Ezzedine al-Qassam, qui dotent la branche palestinienne des Frères musulmans d’une organisation militaire redoutable, secrète et cloisonnée. Aussi connu sous son nom de guerre, Abou Abdullah, il organise l’enlèvement de deux soldats israéliens et participe à la préparation de plusieurs attentats. Emprisonné, sa maison rasée en représailles par Israël, il parvient à fuir Gaza vers l’Égypte, puis la Syrie. Exilé, ce combattant devient un logisticien, chargé d’organiser les réseaux complexes qui, depuis l’Iran, la Chine et la Corée du Nord, puis via la mer Rouge, le Soudan et l’Égypte, fournissent ses armes au Hamas.

C’est une activité dangereuse. Israël considère le Hamas à Gaza comme un valet de l’Iran, chargé de maintenir un front ouvert dans le sud du pays, et cherche par tous les moyens à couper ses routes clandestines.

L’année dernière, en pleine opération « Plomb durci » contre Gaza, plusieurs cargos chargés d’armes sont coulés dans un port soudanais par des commandos, probablement israéliens. Un convoi de camions aurait aussi été attaqué en plein désert soudanais dans un raid audacieux de l’aviation israélienne, lancé à plus de 1 000 kilomètres de ses bases. D’autres navires ont depuis été arraisonnés en Méditerranée. Le dernier, le porte-contneur Francop, intercepté au large de Chypre en novembre 2009, transportait plus de 300 tonnes d’armes. Mais ces interceptions n’interrompent pas totalement le trafic. Le Hamas continue à reconstituer ses arsenaux et aurait réussi à se doter de roquettes à longue portée capables d’atteindre Tel-Aviv, ainsi que de missiles antiaériens.

Pas de traces d’effraction ni de violence

Lorsque Mabhouh atterrit à Dubaï le 19 janvier dernier, il a rendez-vous avec un contact iranien pour organiser l’une de ces livraisons. C’est un homme prudent, qui voyage sous une fausse identité et garde profil bas. Il descend dans un hôtel proche de l’aéroport, le al-Bustan Rotana, et prend soin de barricader sa porte avec une chaise. Mais il ne rencontrera jamais son rendez-vous. Son corps est retrouvé le lendemain dans sa chambre par des employés de l’hôtel. Aucune trace n’indique une mort violente, et les médecins concluent d’abord à une crise cardiaque.

L’affaire éclate neuf jours plus tard, quand le Hamas accuse publiquement le Mossad de l’avoir assassiné. Selon les médias arabes, il aurait été paralysé à l’aide d’un pistolet électrique et étouffé sous un oreiller, ou bien électrocuté. Selon le Times de Londres, les assassins lui auraient plutôt injecté une substance provoquant un arrêt cardiaque. Les tueurs auraient ensuite tranquillement quitté l’hôtel et embarqué à l’aéroport de Dubaï pour une destination inconnue, en présentant des passeports européens.

« Il a ouvert la porte de sa chambre volontairement, apparemment à l’un des assassins », a dit à la télévision al-Arabiya le colonel Dahi Khalfan, le chef de l’enquête à Dubaï. Une mystérieuse « femme étrangère » est aussi évoquée. « Nous ne savons pas quel était son rôle, mais nous suspectons que c’est elle qui a réussi à convaincre Mabhouh d’ouvrir la porte de sa chambre », disent aussi les enquêteurs.

« Nous vengerons la mort de ce grand homme », a déclaré vendredi dernier Khaled Mechaal, le chef en exil du mouvement islamiste palestinien après les funérailles de Mabhouh dans le camp de réfugiés palestiniens de Yarmouk, dans la banlieue de Damas. « Vous vous faites des illusions si vous croyez que nous abandonnerons la résistance, qui ne sera nullement affectée par l’occupation, la colonisation de nos terres, le blocus alimentaire, les assassinats ou même le mur de séparation », a-t-il dit, s’adressant aux Israéliens. « Il est vrai que cet assassinat nous a affligés, mais c’est la guerre entre nous : vous nous tuez et nous vous rendons la pareille, vous menez contre nous une guerre injuste et nous ripostons par une résistance légitime, telle est la loi de la guerre entre nous. (…) Les Brigades Ezzedine al-Qassam riposteront à ce crime sioniste au moment et dans le lieu opportuns », a menacé Mechaal.

L’affaire Mechaal, fiasco de Nétanyahou

Le chef du Hamas connaît mieux que quiconque les méthodes du Mossad. Le scénario de l’opération contre Mabhouh rappelle celui de la tentative d’assassinat menée contre lui, en 1997. La seule différence est son résultat. Mechaal est bien vivant, et son assassinat raté reste l’un des plus cuisants échecs du Mossad.

À l’époque, plusieurs agents israéliens, entrés en Jordanie avec de faux passeports canadiens, parviennent, au beau milieu d’une rue d’Amman, à injecter dans l’oreille de Khaled Mechaal un mystérieux poison. Mais l’opération capote à cause de l’intervention des gardes du corps de Mechaal, qui parviennent à appréhender deux membres du commando. L’affaire déclenche une grave crise diplomatique entre la Jordanie et Israël, suscite la fureur des autorités canadiennes et oblige Benyamin Nétanyahou, premier ministre de l’époque, à une humiliante reculade. Les Israéliens sont obligés de fournir l’antidote au poison, qui sauve Mechaal, et de libérer plusieurs prisonniers du Hamas, dont le cheikh Yassine, le fondateur historique du mouvement. Le chef du Mossad de l’époque, Danny Yatom, est contraint à la démission. Mechaal devient le principal dirigeant du Hamas.

Si l’opération qui a coûté la vie à Mahmoud al-Mabhouh a bien été l’œuvre du Mossad, l’agence israélienne a cette fois-ci fait preuve d’une bien meilleure planification. Tout en refusant de reconnaître la responsabilité de la mort de Mabhouh, Israël a décrété un état d’alerte dans l’armée, les ambassades et les représentations israéliennes à l’étranger, invoquant le danger de représailles du Hamas. Ou du Hezbollah, à l’approche de l’anniversaire de la mort d’Imad Moughniyeh, que le mouvement libanais a juré de venger.

Source : Adrien Jaulmes, Le Figaro, 5 février 2010.

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